En 1977, j'étais orphelin...mais j'ai quand même pu voir Star Wars!

Ce qui suit est un extrait du Chapitre 9 de Citoyen de Ville Joie:

"Un soir - un soir mémorable - Lucie me fait le cadeau d’un souper au restaurant suivi d’un film au cinéma. À Ville Joie, nous regardons parfois des films sur un écran format moyen, mais ce sont des productions déjà vieilles de plusieurs années comme La planète des singes, Le fantôme de Barbe-Noire ou La machine à remonter dans le temps. Nous ne sommes après tout que des enfants: que les films soient vieux ou non, tant que la projection est accompagnée d’un bol de maïs soufflé sur nos genoux, on s’en contente. Mais là, Lucie m’emmène voir une nouveauté, une superproduction dans une vraie salle de cinéma avec un écran gigantesque.

Lucie m’emmène voir Luke Skywalker se battre contre l’Empire.

Elle me le dit quelques jours à l’avance et doit même me montrer les billets qu’elle a déjà achetés pour que j’en arrive à croire en ma chance. La bonne nouvelle fait le tour de Ville Joie à la vitesse de l’hyperpropulsion et je suscite l’envie autour de moi.

Au moment tant attendu, après un copieux repas au restaurant, nous prenons nos sièges dans la salle. Quand l’éclairage se tamise lentement et que les rideaux s’ouvrent pour révéler l’écran, mon cœur se met à battre au rythme des notes de la fameuse musique d’ouverture et du texte en jaune qui défile et disparaît progressivement au loin. Chaque fois que quelque chose d’incroyable se produit à l’écran, je me tourne vers Lucie pour lui montrer ma joie en souriant. Chaque fois, elle me rend la pareille.

Après la projection, Lucie me conduit à Ville Joie passé l’heure habituelle du coucher. Il est tellement tard en fait que les autres sont tous endormis profondément et que la bobine de Cat Stevens est presque rendue à la fin de ce qui doit être sa deuxième lecture. Je m’allonge dans un lit confortable et familier, le ventre plein de bonne bouffe de restaurant. Je pense à Lucie qui avait convaincu le directeur de l’orphelinat de me confier à sa garde occasionnelle en lui disant qu’elle voulait faire des choses simples avec moi. En bout ligne, elle m’aura fait voyager dans une galaxie lointaine avec R2D2 pour sauver une princesse.

Je m’endors, l’orphelin le plus heureux de l’univers.

Quand j'ouvre les yeux au matin, les autres enfants sont tous autour de mon lit et attendent patiemment que je me réveille pour que je puisse leur raconter l'histoire de La guerre des étoiles."

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Retrouver les souvenirs orphelins

Je me rappelle du jour où j'ai rencontré mes parents. Très peu de gens peuvent dire cette phrase.

C'était le jour de mon dixième anniversaire. Le 23 février 1979 pour être plus précis. Danielle, la travailleuse sociale en charge de mon cas depuis que je m'étais retrouvé orphelin quatre ans plus tôt, était venue me chercher à l'école en fin d'après-midi pour m'accompagner à un restaurant et me présenter à un jeune couple gentil. Ils m'ont célébré avec un dessert géant et offert un billet de deux dollars tout neuf. À l'époque, mon bonheur pouvait s'expliquer par mon taux de sucre soudainement trop élevé et la petite fortune qu'on venait de m'offrir. Aujourd'hui par contre, après une longue et intense réflexion sur mon passé, la scène qui s'est déroulée il y a plus de 35 ans prend des airs réconfortants non seulement parce qu'elle coïncide avec le véritable début de ma vie, mais aussi parce qu'elle sert de rappel pour tout ce qui a dû se produire dans les années précédentes afin que je puisse en arriver à m'assoir avec ce beau monde, à cette table, en ce jour bien précis.

Le chemin qui m'a mené à ce restaurant a été long et singulier. Je suis né dans la pauvreté et j'ai été extirpé de ma famille à l'âge de six ans pour être ensuite conduit à un orphelinat dans une grosse voiture blanche par un homme portant un complet. On ne m'en a jamais donné la raison. Avec les années, il n'y a qu'une seule explication que je me suis donné la permission de contempler; puisqu'elle nous élevait seule, puisque j'étais le plus jeune des enfants et que nous étions si pauvres, ma mère qui nous élevait toute seule sans doute voulu me donner la chance d'accéder à une vie meilleure.

On m'a donc laissé seul derrière à l'orphelinat et c'est là que la difficile quête pour me trouver une famille a débuté.

À l'orphelinat, nous appelions les adultes en charge Les Éducateurs, un groupe aussi gentil et aussi dévoué qu'un enfant dans mes souliers puisse espérer rencontrer sur une telle route. Encore aujourd'hui j'ai peine à exprimer tout le romantisme de l'idée elle-même: un orphelinat qui s'appelait "Ville Joie" et qui a fait honneur à son nom. Peu de temps après mon arrivée, on m'a présenté à Danielle. Elle était si gentille et n'avait rien des bureaucrates qui s'occupent parfois de cas comme le mien. J'ai aimé Danielle immédiatement. Pendant notre première rencontre, elle m'a dit que son travail ne consistait pas à me trouver une maison; c'était plutôt de me trouver une famille où je serais heureux. En entendant ces mots, j'ai su immédiatement que Danielle était vraie. Et puis, elle m'a donné des billes. L'entente était scellée.

Si l'orphelinat était aussi près de la perfection qu'elle pouvait l'être, il n'en était rien pour l'époque à laquelle j'ai grandi. Les enfants comme moi, essentiellement pris en charge par l'État, sommes devenus en quelque sorte des sujets d'expériences. Ce n'était pas par malice, j'en suis absolument convaincu. Ça a tout de même eu des conséquences. Je n'ai donc jamais vécu dans des familles d'accueil ou des foyers nourriciers. On m'envoyait plutôt vivre avec des familles dites de pré-adoption. Des gens venaient me chercher à l'orphelinat et, en route vers leur maison, mon monde se voyait complètement chambardé. Je devais m'adapter à leur vie : nouvelles habitudes, nouvelles règles, nouvelle bouffe, nouvelle école et nouveaux amis. Un nouveau nom aussi puisque quand je me joignais à une famille, je devais prendre leur nom. Ça aurait été sans conséquence ou presque si ça ne s'était produit qu'une fois ou deux. Je n'ai pas eu cette chance. En considérant que je devais reprendre mon nom de naissance lors de mes retours à l'orphelinat quand les choses ne fonctionnaient pas dans une famille, j'ai changé de nom neuf fois en quatre ans. 

Je suis devenu un enfant qu'on pouvait louer. Les familles avaient le droit de m'essayer. Si elles n'étaient pas tout à fait satisfaites, elles pouvaient me retourner sans qu'on pose de questions. Je blague parfois en disant aux gens que je venais accompagné d'un grille-pain gratuit comme boni. Si les clients me ramenaient à l'orphelinat, ils pouvaient garder le grille-pain. 

Quand je me suis lancé le défi de compléter l'écriture mon livre, Citoyen de Ville Joie : Souvenirs d'un orphelin, je suis retourné au plus profond de cette période de ma vie. J'ai revu l'homme portant le complet et sa voiture blanche. J'ai revu le moment de mon arrivée à l'orphelinat et j'ai revisité mon amitié avec Alain, le meilleur ami que je m'y suis fait. J'ai revu Danielle et les éducateurs. Dans ma tête, je suis retourné dans les familles avec lesquelles j'ai vécu en commençant bien sûr par la famille dans laquelle je suis né. Puis il y a eu la première famille dans laquelle on m'a envoyé. Je n'ai passé que trois mois avec eux. Il s'avère que trois mois peuvent être une éternité quand on les passe en grande partie en enfer. Ce n'est pourtant pas la méchanceté de ces gens horribles que j'ai été à même de mesurer lors de ma réflexion. Ce fut la gentillesse des autres familles qui m'ont accueilli. 

Comme celle de la famille P, par exemple. Il s'agissait d'un beau couple avec deux jeunes filles généreuses. Ils ont eu la malchance de m'accueillir après mon séjour de trois mois en enfer. Étant donné mon état d'esprit, il n'y avait que de minces chances que ça fonctionne avec la famille P. C'est moi qui, ultimement, les ai rejetés et Monsieur P m'a ramené à Ville Joie. Ses adieux, sur le bord de la porte de l'orphelinat, resteront avec moi pour toujours. 

Il y a eu la famille B aussi, des gens simples et terre à terre. Je commençais à peine à m'ouvrir un peu et à laisser des gens entrer à l'intérieur de ma bulle. Danielle était malade et on l'a remplacée par un de ces bureaucrates dont j'ai parlé plus tôt. Je parle de façon parfois légère à son propos dans mon livre, mais la vérité est que cet énergumène a été la cause d'une grande peine pour beaucoup de gens. Il a confirmé son manque de compassion et de jugement en refusant une demande plus que raisonnable de la famille B et eux aussi ont dû me laisser partir. Eux aussi ont dû me ramener à Ville Joie. 

J'avais huit ans et je commençais déjà à me demander s'il y avait une place pour moi quelque part dans ce monde. 

Il y a eu un autre couple que je ne nommerai pas parce que je ne veux pas ruiner la surprise de ceux qui choisiront de lire mon livre. Il serait toutefois juste de dire que je croyais que j'avais trouvé ma famille de rêve. J'étais finalement prêt à recevoir de l'affection, mais je n'avais aucune idée de comment en donner en retour. J'étais orphelin depuis si longtemps déjà que j'avais oublié ce que c'était que d'être un fils. Cette famille a pris la décision de ne pas me garder au même moment où une autre a exprimé le désir de m'accueillir. Cette fois-ci, il n'y aurait pas de retour à Ville Joie. J'allais devoir quitter une famille et me joindre à une autre sans délai, sans période tampon entre les deux.

Cette « autre famille » allait devenir la bonne pour moi. Ce sont eux que j'ai rencontrés au restaurant le jour de mon dixième anniversaire. Avec tout ce que j'avais vécu avant de me joindre à eux, l'adaptation n'a certes pas été facile et ils ont dû faire preuve de patience et de compréhension au début. Des gens leur ont même carrément demandé s'ils avaient toutes leurs facultés pour prendre en adoption un enfant de dix ans avec un tel bagage. Je suis content que leur désir de donner une famille à un orphelin ait été plus fort que les doutes exprimés par certains. 

J'ai tenté d'écrire mon histoire à quelques reprises au cours des années parce que je savais qu'elle était différente. Je savais que c'était une histoire « qu'on peut raconter. » J'étais par contre incapable de trouver les mots pour le faire. Quelque chose manquait dans mon approche au processus d'écriture et donc, quelque chose manquait au texte lui-même. Un chapitre ou deux de mots vides de sens, et le papier se retrouvait chaque fois au recyclage.

Il manquait une réflexion. Celle que je me suis imposée pour être finalement capable de finir mon livre fut un puissant réveil. Au cours de ces trois années, au lieu de voir les moments négatifs ou difficiles comme lors de mes tentatives d'écriture ratées, je me suis rappelé la gentillesse dont ont fait preuve presque tous ceux et celles que j'ai croisé sur ma route. J'ai aussi été surpris par les quelques larmes que j'ai versées; non pas par leur présence, mais bien parce qu'elles étaient réservées à ceux et celles qui ont laissé de la lumière dans cette période de ma vie où il y aurait pu n'y avoir que de la noirceur en guise de souvenirs. La bonne sorte de larmes.

Plus je creusais dans les émotions, plus je retrouvais les images perdues de mon passé et moins j'y trouvais d'amertume et de regrets. Et en terminant mon projet, j'ai non seulement pu retracer une grande partie des images de ma vie d'orphelin, mais je suis donné la chance de les remettre dans le bon ordre, soit derrière les images de ma vie d'adopté. Il m'est donc impossible d'imaginer, ne serait-ce que pour une seule seconde, ma vie sans les souvenirs de mon enfance parce je sais maintenant qu'ils mènent à ce restaurant, à cette table, avec ma famille, le 23 février 1979. 

C'est permis de faire une réflexion. C'est permis de revenir en arrière. Parfois quand on revient en arrière, on se retrouve au restaurant devant un énorme dessert et avec une petite fortune dans les poches.